Le nouveau luxe veut-il nous rendre immortels ?
Ce qui m’a frappé ces derniers jours, c’est que deux sujets, qui n’ont a priori rien à voir l’un avec l’autre, racontent peut-être exactement la même chose. D’un côté, il y a Dubaï. Ou plus précisément, il y a l’image de Dubaï. Cette image d’une ville-refuge, d’une ville de fluidité, de confort, d’optimisation, presque d’invulnérabilité… et cette image, aujourd’hui, est clairement entachée, écornée. Pour plusieurs mois, peut-être plusieurs années, on ne le sait pas encore. Ce qu’on sait, en revanche, c’est que la guerre actuelle teste frontalement la promesse qui faisait la force symbolique de la ville : celle d’un sanctuaire pour les grandes fortunes, à l’abri du désordre du monde. Axios résume très bien ce moment en expliquant que le rôle de Dubaï comme “safe space” pour les ultra-riches traverse son premier grand crash test dans la guerre actuelle.
Et puis, de l’autre côté, il y a Bryan Johnson. Son programme “Immortals”, proposé à un million de dollars par an, pousse à l’extrême l’idée qu’avec assez d’argent, assez de suivi, assez de technologie, on pourrait ralentir le vieillissement, piloter son corps, optimiser sa longévité, presque négocier avec le temps lui-même. Axios a rapporté en février 2026 qu’il proposait trois places à ce tarif, avec plus de 1 500 candidatures reçues en 30 heures.
Au départ, on pourrait se dire : quel rapport ? Une ville d’un côté. Un protocole biologique de l’autre. La géopolitique ici. La longévité là-bas. Et pourtant… moi, je crois que ces deux histoires racontent exactement la même époque.
Elles racontent une époque où le privilège ne cherche plus seulement à posséder. Il ne cherche même plus seulement à se distinguer. Il cherche à se soustraire. À se soustraire au risque. À se soustraire au temps. À se soustraire à l’usure. À se soustraire, au fond, à tout ce qui rappelle la fragilité de la condition humaine.
Et c’est là, je trouve, que le sujet devient passionnant pour le luxe. Parce que pendant très longtemps, le luxe a été une promesse de beauté, de qualité, de raffinement, d’excellence. Il s’agissait de mieux faire, de mieux vivre, de mieux regarder, de mieux sentir. Le luxe disait : il existe encore des objets, des gestes, des lieux, des maisons, capables d’opposer un peu de forme, un peu de soin, un peu de grâce à la brutalité du monde.
Mais aujourd’hui, quelque chose se déplace. Le luxe contemporain — et plus largement l’esthétique, la skincare, la longévité, tout ce qui touche au corps — ne vend plus seulement de la beauté. Il vend de plus en plus de la maîtrise.
Et cette nuance change tout.
On ne nous promet plus simplement une peau plus belle, mais une peau plus jeune plus longtemps. On ne nous promet plus seulement d’avoir l’air reposé, mais de montrer le moins possible la fatigue, l’âge, la vulnérabilité. On ne nous promet plus seulement de prendre soin de soi, mais de corriger, de ralentir, d’optimiser, d’effacer. Comme si le marché ne cherchait plus seulement à embellir la vie, mais à réduire tout ce qu’elle laisse sur nous.
Je crois que c’est là qu’il faut être attentif. Parce qu’à partir du moment où le privilège cherche moins la distinction que la soustraction, on change de registre culturel. On quitte peu à peu l’univers du goût pour entrer dans celui du contrôle. On quitte l’art de vivre pour entrer dans une logique de protection. On quitte le luxe comme expression d’une sensibilité pour aller vers le luxe comme technologie de mise à distance du réel.
Dubaï, dans cette lecture, n’est pas simplement une ville. C’est un symbole. Le symbole d’une vie où l’on espère tenir le désordre du monde à distance. Et Bryan Johnson pousse cette logique encore plus loin : il ne s’agit plus seulement de tenir le monde à distance, il s’agit de tenir le temps à distance. Le vieillissement. La fatigue. Et derrière tout cela, l’idée même de finitude. Ce n’est pas une simple excentricité. C’est, à mes yeux, un signe des temps.
Alors bien sûr, il ne s’agit pas de condamner moralement les individus. Le sujet n’est pas de dire que les riches sont cyniques, ou que le luxe serait coupable par nature. Ce serait trop simple. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre ce que notre époque admire. Et ce qu’elle admire de plus en plus, ce n’est pas seulement la richesse visible. C’est la capacité à être moins exposé que les autres. Moins exposé au chaos. Moins exposé au temps. Moins exposé à la dépendance. Moins exposé à la loi commune.
C’est peut-être ça, au fond, le nouveau luxe. Non plus simplement posséder davantage. Non plus seulement être rare. Mais pouvoir croire, un peu plus que les autres, qu’on échappera à ce que tout le monde doit traverser.
Et c’est là qu’une vraie question s’ouvre, pour le luxe, pour la beauté, pour la skincare, pour toutes les industries du corps. Est-ce qu’on parle encore de beauté ? Ou est-ce qu’on commence, plus profondément, à parler d’invulnérabilité ? Est-ce qu’on cherche encore à sublimer la vie ? Ou est-ce qu’on essaie peu à peu d’en effacer les marques, les bords, les limites ?
Pour moi, c’est une question essentielle. Parce qu’elle ne parle pas seulement de marché. Elle parle de civilisation. De ce que nous valorisons. De ce que nous refusons. Et de la manière dont notre époque rêve, de plus en plus, non pas de vivre mieux… mais d’être atteinte le moins possible.
Et peut-être que tout est là.
Visionary Minds est un podcast produit par Dix Sept Paris, une agence créative spécialisée dans le luxe et la beauté. À travers des conversations avec des leaders du secteur, nous explorons les idées, les évolutions culturelles et les cadres créatifs qui façonnent l’avenir du luxe, en offrant des analyses continues sur la clean luxury beauty à destination des marques et des décideurs.
Notre mission : ouvrir des conversations avec celles et ceux qui redéfinissent leur industrie — et offrir une source d’inspiration stratégique pour les marques, les créatifs et les leaders.
Cette Carte Blanche s’inscrit dans notre volonté de partager des analyses approfondies, des perspectives sectorielles et un dialogue créatif authentique.
